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Jean Viardot (1924-2022), libraire, historien de la bibliophilie

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Jean Viardot (2015)

Libraire, spécialiste du livre ancien et légitimement tenu pour le fondateur d’une nouvelle histoire de la bibliophilie en France, Jean Viardot, né à Montgeron [Essonne] le 16 avril 1924, est mort à Paris [XIIIe] le 12 avril 2022.

Adolescent qui s’absorbe dans la lecture, Jean Viardot rêve d’une carrière dans l’étude du monde littéraire. Bachelier (1943), il entreprend donc des études de lettres et de philosophie au lycée Louis-le-Grand, puis en Sorbonne, mais des soucis de santé et des contingences matérielles l’entraînent bientôt dans la vie active, dans le « champ du livre rare », s’il continue en auditeur libre à décrocher des certificats au gré de ses curiosités.

Un temps bibliographe, il rédige des fiches en vue de la publication de catalogues pour le libraire Edouard Loewy, puis pour Henri Matarasso. C’est là qu’il est remarqué par le collectionneur Georges Prat, qui le recrute comme bibliothécaire, puis lui confie la direction de l’ancienne librairie Charles Bosse, à Paris (1953-1954). De retour d’une année en sanatorium, Jean Viardot ouvre, en 1956, en indépendant, sa propre librairie à son nom, rue Saint-Georges [IXe]. Adresse qu’il transfère plus tard rue de l’Echaudé, au 13, puis au 15 [VIe], voisinant avec le marchand d’estampes Arsène Bonafous-Murat (1935-2011). Sa librairie est restée active jusqu’en 1990, date à laquelle Viardot se retire du métier.

Parallèlement, sa fréquentation hebdomadaire de la Réserve de la BNF l’a fait intégrer le cercle des historiens du livre et des bibliothécaires, signant nombre d’articles décisifs, éparpillés, mais qui seront plus tard le socle de ses contributions résolument neuves à l’Histoire de l’édition française. Lisant les préfaces des catalogues de vente publique des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles et bien sûr Gabriel Naudé, la dynastie des Debure et Charles Nodier, il a livré une analyse très fine des courants et des modes bibliophiliques, influencés par certains marchands comme Debure donc, ou aussi par les événements, la Fronde avant la Révolution française.



"Je ne doute pas que l’un des destins de Jean Viardot l’aurait conduit de Normale Sup, à travers quelque haut cursus, au Collège de France ou autre grand établissement d’enseignement et de recherche. La vie en a décidé autrement, et c’est à une brillante carrière de libraire – d’antiquaire en livres, option sciences – qu’il se dédia.

Le remarquable est qu’il y appliqua, sans jamais oublier son goût pour l’étude, sa passion innée pour l’enseignement.

Rares et chanceux sont ceux, collectionneurs, professionnels, conservateurs mêmes, auxquels il communiqua sa vision du livre, bouleversant parfois leur manière de collectionner ou leur révélant un nouvel angle d’appréciation de collections dont ils avaient la charge ; chacun se souvenant, à ce propos, des expositions mémorables préparées par lui à la bibliothèque de la Sorbonne et à Chantilly.

Une génération seulement me sépare de Jean Viardot, et pourtant, si nous nous accordons sur un goût bibliophilique commun, un monde sépare notre expérience et notre pratique, un monde aussi vaste que celui qui me sépare aujourd’hui de celui des libraires de la génération Internet.

Jean Viardot exerçait ses talents en un temps où les libraires n’envoyaient pas leurs catalogues à leurs confrères pour les empêcher de connaître les livres qu’ils décrivaient, craignant également de leur communiquer sur ceux-ci des particularités découvertes à force de recherches souvent ardues et de leur apprendre les prix qu’ils pratiquaient et qu’ils voulaient garder confidentiels.

C’était le temps du secret, qu’il était bon de conserver pour le bon ordre de la profession, sur laquelle régnaient en maîtres quelques esprits érudits. À quelques bibliophiles choisis, ces derniers réservaient cependant un partage désintéressé de leur savoir, fruit de leurs études et de leur expérience.

Jean Viardot rejoignit assez vite cette élite, dont les figures marquantes se nommaient Bernie Rosenthal, Maurice Chamonal, Mario Galanti, Nico Israël, Carlo Alberto Chiesa, Pierre Bérès, reconnus pour leur science du livre, Maurice Chalvet pour son goût des exemplaires, Lucien Scheler pour sa connaissance des textes… C’était le temps, aussi, des courtiers les plus étonnants, Besson par exemple, dont le prénom s’est oublié.

Bien qu’ancré dans la tradition de cette ancienne librairie, Jean Viardot, éternel jeune homme, par son intelligence du livre sous toutes ses formes, a immédiatement – bien avant que mode ne s’installe – compris le travail d’un Jean de Gonet, non seulement dans sa modernité transcendante, mais dans toutes les implications nouvelles que son originalité pouvait offrir à la pratique bibliophilique : il fut ainsi l’un des tous premiers (dès 1979) à oser confier au relieur un livre ancien, et à faire apprécier à des collectionneurs son travail dès sa première exposition personnelle en 1982 chez Claude Guérin. On remarquera cependant son culte, non contradictoire, pour l’objet laissé tel quel, se gardant d’y faire exercer la violence souvent imprudente pour ne pas dire impudente d’une restauration.

Cependant, Jean Viardot restera dans l’esprit de tous comme l’historien de la bibliophilie, celle qui prend sa source à la fin du XVIIe siècle parmi les « curieux » amateurs de rareté, celle qui régit encore – pour combien de temps ? – notre goût commun du livre.

Par son article fondateur paru dans le tome second de la vaste Histoire de l’édition française (Promodis, 1984, pages 447 à 467) : Livres rares et pratiques bibliophiliques, Jean Viardot nous révélait l’histoire de notre goût du livre, tâche de première importance si l’on considère, selon l’auteur, qu’il n’y a pas de collection de ce pourquoi il n’y a pas d’histoire ni de marché.

Jean Viardot devint ainsi l’historien du collectionnisme, le premier à se livrer à une analyse sociologique du phénomène et à nous faire prendre conscience, au travers d’une pensée dans laquelle perce son admiration pour le structuralisme de Bourdieu, de notions telles que celles de champ du collectionnable, de stratégies des différents groupes sociaux, de charge symbolique, de fétichisation, et surtout de rareté de signification, opposée à rareté de compte, etc.

Et cette analyse si éclairante, seul Jean Viardot pouvait – le fait en est – la faire. Ainsi le dit-il lui-même : Cette expérience qui est la mienne, et même cet engagement fort, long et réfléchi, sous les trois espèces, assumées simultanément ou alternativement, de collectionneur, de marchand-expert spécialisé et de théoricien et historien de la chose, m’a fourni une hypothèse théorique et une place en très réelle familiarité personnelle avec les curieux d’un autre âge.

Cette longue réflexion, qui fut prolongée par divers articles et conférences, a atteint son apogée avec son très remarquable La Bruyère et le collectionnisme, publié en 2014 et primé par l’Académie française. Prenant pour prétexte le très célèbre mais mince portrait du bibliomane dressé par La Bruyère (souvenez-vous : dès l’escalier je tombe en faiblesse d’une odeur de maroquin noir dont ses livres sont tous couverts […] et je ne veux non plus que lui voir sa tannerie qu’il appelle bibliothèque), Jean Viardot nous livre une analyse brillantissime du collectionnisme – en matière de tulipes, puis de livres – pour finir, avec l’auteur des Caractères, par nous obliger à considérer le côté transgressif de la collection et nous faire entrevoir comment le bibliophile, vrai dévot de fausses idoles, se rendrait coupable d’une posture proprement esthétique dans laquelle s’engage l’oubli de Dieu. Quelle leçon pour nous, bibliophiles, qui vivions dans l’innocence de notre ferveur ! On ne saurait pousser l’analyse plus avant me semble-t-il.

Mais je m’égare, m’étant préparé à vous présenter les livres de la vente. Après tout, il m’apparaît plus utile de vous avoir donné quelques lumières sur le collectionneur, ou plutôt sur le libraire, ici exposé en victime de ses coups de coeur, ceux qui l’engagèrent à garder un volume pour lui, à ne pas le vendre, c’est-à-dire à ne pas s’en détacher, à ne pas rompre les liens, intellectuels ou esthétiques, qui l’unissaient à lui ; et ce choix me paraît plus probant encore que s’il dépendait d’un esprit de collection répondant, selon tel ou tel critère, à une idée préconçue de bibliothèque.

Ainsi, collectionneurs, choisissez selon vos critères et selon vos désirs ; n’en doutez pas, vous retrouverez dans ce catalogue tout l’esprit du gardien de ces livres, et comprendrez combien cette collection est, indéniablement, celle de Jean Viardot.

Ce qu’il fallait démontrer."

Dominique Courvoisier (2016)


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