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Alfred Bégis (1829-1904), honteusement spolié par l’État

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Brasseaux
Photographie mars 2009

Noël Bégis était boulanger en Champagne, à Villiers-Saint-Georges [Seine-et-Marne], où il décéda le 6 juin 1678, âgé de 63 ans. Ses descendants, laboureurs et cultivateurs, s’installèrent au hameau de Brasseaux.



Pierre Bégis (1769-1833) fut maire de Villiers-Saint-Georges. Son fils, Pierre-Jacques Bégis (1789-1857), s’installa à La Queue-aux-Bois, hameau de Villegruis [Seine-et-Marne], dont il fut aussi le maire.

Alfred Bégis
Gaston Lèbre. Alfred Bégis, avocat & bibliophile. Paris, 1896, front.
Photographie BnF

Ce fut à Villegruis que naquit Alexis-Auguste-Alfred Bégis, le 7 janvier 1829, fils de Pierre-Jacques Bégis et de Madeleine-Élisabeth Quignot (1793-1851), qui s’étaient mariés à Bouchy-le-Repos [Bouchy-Saint-Genest, Marne], le 8 février 1813.

Alfred Bégis commença ses études au collège de Troyes [Aube] et les termina à Paris. Reçu licencié en droit le 17 août 1850, il devint avocat, puis clerc d’avoué auprès du tribunal civil de la Seine en 1858. Le 2 janvier 1862, il fut nommé syndic de faillites près le tribunal civil de la Seine.

Le 25 août 1870, en la mairie du 1erarrondissement de Paris, Bégis épousa Marie-Pélagie Massüe, née le 4 mars 1826 à Rouen, ancienne brodeuse, qui lui avait donné deux enfants : Alfred, né le 18 janvier 1851, et Alexis, né le 13 août 1856

Bégis consacra ses loisirs à la constitution d’une collection d’autographes, de pamphlets et de documents originaux ou rares concernant l’histoire anecdotique de l’époque de Louis XVI et de la Révolution. Son ex-libris était formé par son portrait photographique en médaillon.

De sa collection, Bégis a tiré des publications : « Le Registre d’écrou de la Bastille, de 1782 à 1789 » (La Nouvelle Revue, 1880, t. VII, p. 522-547) ; « Curiosités révolutionnaires » [De Robespierre et Joseph Lebon] (Société des Amis des Livres. Annuaire, 1889, p. 25-62) ; « Curiosités révolutionnaires. Mademoiselle de Sombreuil et l’Épisode du verre de sang » (Société des Amis des Livres. Annuaire, 1890, p. 25-72) ; « Curiosités révolutionnaires. Massacre de la princesse de Lamballe, le 3 septembre 1792 » (Société des Amis des Livres. Annuaire, 1891, p. 27-49) ; « Curiosités révolutionnaires. Saint-Just, membre du Comité de Salut Public de la Convention nationale. Son Emprisonnement sous Louis XVI. Lettres et Documents inédits » (Société des Amis des Livres. Annuaire, 1892, p. 47-92) ; Curiosités révolutionnaires. Billaud-Varenne, membre du Comité de Salut Public. Mémoires inédits et correspondance (Paris, Librairie de La Nouvelle Revue, 1893, 2 portr.) ; « Curiosités révolutionnaires. Le Vandalisme révolutionnaire au château de Fontainebleau » (Société des Amis des Livres. Annuaire, 1894, p. 41-75) ; « Curiosités révolutionnaires. Mirabeau, membre de l’Assemblée Constituante. Son interdiction judiciaire, 1774-1791 » (Société des Amis des Livres. Annuaire, 1895, p. 41-79) ; « Curiosités révolutionnaires. Saint-Just et les Bureaux de la police générale au Comité de Salut Public, en 1794 » (Société des Amis des Livres. Annuaire, 1896, p. 61-98) ; Curiosités révolutionnaires. Louis XVII. Sa mort dans la Tour du Temple, le 8 juin 1795 (20 Prairial an III) (Paris, Honoré Champion, et Riom, Ulysse Jouvet, 1896) ; « Curiosités historiques. Invasion de 1814 ; Destruction à l’Hôtel des Invalides des drapeaux conquis sur les champs de batailles » (Société des Amis des Livres. Annuaire, 1897, p. 65-93) ; Massacres de septembre 1792 dans les prisons de Paris (Paris, Société d’histoire contemporaine, 1899) ; « Lazare Carnot, membre du Comité de Salut Public. Son emprisonnement sous Louis XVI » (Société des Amis des Livres. Annuaire, 1900, p. 61-120).  

« Il est de ceux à qui n’en imposent pas les légendes créées par les écrivains de l’école révolutionnaire et qui ne craignent pas de porter la main sur les idoles. Pas une de ses publications d’ailleurs qui ne soit accompagnée de documents authentiques et décisifs, appuyée sur des preuves et des textes irrécusables. » (Edmond Biré. « Un lot de brochures ». Dans L’Univers, 4 septembre 1900, p. 1)

Le 22 juin 1866, la police fut informée qu’un ballot de livres venant de Belgique et destinés à Pierre Rouquette (1833-1912), libraire 85 passage Choiseul [IIe], contenait un certain nombre de livres obscènes et de journaux dont l’entrée était interdite en France. Le lendemain, le ballot fut saisi, sous les protestations de Rouquette, qui affirma ignorer son origine et sa destination, finissant par avouer qu’il devait être proposé à Bégis.

Le 26 juin, le procureur impérial, Alix-Jérôme Moignon (1812-1876), bibliophile distingué né à Reims, requiert une information contre Rouquette et tous autres, pour outrages à la morale publique et excitation à la haine et au mépris du gouvernement.

Fureurs utérines de Marie-Antoinette, femme de Louis XVI. Au Manège, 1791
Photographie BnF

Le 7 juillet, une perquisition est réalisée chez Bégis par le commissaire de police Henri Bérillon (1825-1895), d’abord à son cabinet, 31 rue des Lombards [Ier], infructueuse, puis à son domicile, 29 boulevard de Sébastopol [Ier] : dans la bibliothèque de plus de 10.000 numéros, deux ou trois cents livres, estampes et gravures furent saisis et transportés au parquet du procureur général.

Le 19 juillet, chez le juge d’instruction Charles de Gonet (1826-1889), Bégis donna le consentement écrit suivant :

« Quelle que soit la solution de la poursuite, j’adhère à la destruction des livres politiques, des livres condamnés et des livres, dessins et gravures notoirement obscènes. Je fais toutefois observer qu’il y a un album de Jules Romain et une collection de calques faits sur un exemplaire de Jules Romain, qui, quoique obscènes, sont surtout artistiques. L’album a une valeur considérable. Je désirerais que ces albums et ces calques, ainsi que les dessins, dont le côté artistique domine tous les autres caractères, pussent m’être rendus. J’exprime le même désir en ce qui touche les livres rares et curieux dont l’obscénité est plus ou moins contestable. »

Le 17 octobre, chez Moignon, Bégis refusa de consentir à une donation, moyennant une entrée permanente dans « l’Enfer » de la Bibliothèque où seront déposés ses livres.

Le 16 novembre 1866, le parquet de la Seine adressa à la Bibliothèque impériale les 154 livres et les 23 estampes qu’elle avait choisi, après avoir rendu à Bégis le reste.

Ce ne fut que le 10 décembre 1867 qu’une ordonnance de non-lieu fut rendue par le juge d’instruction dans l’affaire Rouquette, Bégis et autres.

Menacé de révocation, Bégis avait attendu d’avoir démissionné de son poste de syndic de faillites en 1882 pour commencer ses réclamations amiables, en vain.

Alors, le 20 février 1885, Bégis se décida à assigner devant la première Chambre du Tribunal, le ministre de l’Instruction publique et l’administrateur général de la Bibliothèque nationale, en restitution de livres à lui appartenant, déposés en garde sur les rayons de la Bibliothèque nationale par le Parquet en 1866.

Le Tribunal civil de la Seine rendit, le 13 décembre 1892, un jugement favorable à la revendication de Bégis.

Mais, la Cour d’appel infirma ce jugement par un arrêt de la première Chambre du 22 mars 1894, qui invoquait un double motif : Bégis aurait consenti à faire un don à la Bibliothèque ; celle-ci au surplus possédait de bonne foi et bénéficiait de l’article 2.279 du Code civil [« En fait de meubles, possession vaut titre »].

La Cour de cassation rejeta la requête et condamna le demandeur à l’amende, le 24 février 1896. Malgré son bon droit indiscutable, Bégis n’avait pas pu obtenir justice.

Photographie Librairie Le Feu Follet

Bégis publia alors « L’Enfer de la Bibliothèque nationale. Revendication Par M. Alfred Bégis de livres saisis à son domicile et déposés à la Bibliothèque impériale en 1866 » dans Société des Amis des Livres. Annuaire.XXe année (Paris, L. Conquet, L. Carteret & Cie, 1899, p. 19-199), qui fut tiré à part à petit nombre, comme ses autres publications.

« Venons à ce bon M. Bégis, dont le buste, ou au moins le médaillon, devrait, en toute justice, orner un coin de la bibliothèque. Il en fut, en effet, un des bienfaiteurs. Mais, forcé, “ pénalisé ”, dirait-on aujourd’hui.

Sur le déclin du second Empire, Alfred Bégis, syndic de faillite, usait ses loisirs et ses écus à collectionner les ouvrages érotiques, réimprimés en Belgique. Etait-ce un satyre ? Non, un historien. Le syndic de faillite s’occupait aussi des faillites de Clio […]. Il appartenait à l’opposition. On le surveillait. Sévissait alors, très intensive, une crise de pudibonderie. Les tribunaux se piquaient d’émulation, poursuivaient les auteurs, les morts et les vivants […].

Donc, Bégis s’adonnait à l’histoire et à la philosophie, en cueillant, au jardin des Lettres, les fleurs, capiteuses et vénéneuses. Ses meurs étaient suspectes parce qu’il votait mal. Une nuée de flics bourdonnait alors dans la poussière des librairies. Pourquoi ce zèle ? A cause des pamphlets politiques qui pullulaient, et agaçaient les Tuileries et les gens en place […].

A cause de la pusillanimité des juges français, on imprimait beaucoup en Belgique et en Hollande. Ce brave M. Bégis avait fait ses commandes. Il espérait, avec un peu de fièvre, deux caisses, agréablement farcies. On sonne : ce sont les petits choux de Bruxelles ! Il court ouvrir : les mouchards s’emparent de son logis. De leurs rudes mains, familières du passage à tabac, ils bouleversent la bibliothèque vénuste. Ils bousculent, ils écorniflent les casins précieux. Douze heures durant, ils sassent les dix mille volumes. Ils les barattent pour faire leur beurre. C’est, à savoir, quelques centaines de livres, le plus grand nombre politiques, les autres galants, licencieux […].

On ne se contente pas de dépouiller ce bon M. Bégis de ses grâces libertines : on le poursuit. Le juge d’instruction lui inflige le dilemme de Buridan : “ Ou bien, vous consentirez à la saisie de vos livres, ou bien, vous vous démettez de vos fonctions de syndic : Vénus ou la faillite ? ” Ce brave Bégis était moins héroïque qu’érotique. Il signe l’autodafé de ses livres, mignons et caressés. Il fait une réserve toutefois. Qu’on lui rende l’album de Jules Romain. Les calques en ont été exécutés sur les gravures. On lui accorde cette gimblette. “ Mais, nous rapportent les historiographes de l’Enfer-Richelieu, le directeur de la Bibliothèque Impériale apprend, par hasard, que le pilon allait réduire en pâte trente mille francs de livres. Et quels livres ! Il obtient, par de pressantes démarches, que la Bibliothèque fit son choix… M. Bégis est convoqué par M. Moignon, procureur impérial et bibliophile distingué… Politesse exquise du gouvernement avec M. Bégis, à qui l’on montre deux caisses : l’une pour lui, l’autre pour la Bibliothèque Impériale. M. Moignon, bibliophile, demande alors à M. Bégis, martyr bibliolâtre, de consentir à signer, comme donateur, sur le registre de la Bibliothèque, moyennant quoi il aurait ses entrées permanentes à l’Enfer. M. Bégis refuse, insensible à l’honneur qui ne fut offert qu’à Michelet et, de nos jours, à M. Georges Vicaire. Enfin, M. Bégis emporte la malle qu’on lui avait généreusement abandonnée, et qui ne contenait qu’une collection du Journal officiel. Trois jours après le Parquet de la Seine adressait à la Bibliothèque les livres qu’elle avait choisis, c’est-à-dire cent cinquante-quatre numéros imprimés et vingt-trois numéros d’estampes, qui furent inscrits sur les registres, avec leurs numéros d’ordre, et la mention de leur provenance…”

A la chute de l’Empire, le tenace M. Bégis se flatte de retrouver ses chers petits livrets cantharidés. On ne voit que lui dans les antichambres ministérielles […].

Las d’être lanterné, le syndic plaide. Cela prouve son aveuglement : il appartenait pourtant au bâtiment ! Premier arrêt qui lui donne raison. Appel de la Bibliothèque […]. “ D’accord ! concède le Cicéron de la Nationale. Mais saisies judiciairesest au pluriel. Pouvez-vous nous fournir une liste détaillée, minutieuse, de vos ouvrages ? Ouvrages de provenance anonyme, confondus sur le registre d’entrée, sous la rubrique des saisies judiciaires… au pluriel ? Si oui, vous pourrez reprendre vos livres ” […]. Sa mémoire défaille, il est condamné. » (Jean-Jacques Brousson. « L’Aventure de M. Bégis, bibliophile ». Dans Les Nouvelles littéraires, 25 janvier 1930, p. 3)   

Membre fondateur de la Société des Amis des Livres en 1880, il en devint le secrétaire de 1882 à 1901, succédant à Henri-Émile Lessore (1830-1895), arbitre-rapporteur au Tribunal de commerce et graveur.

Ebauche de carte d'invitation à un dîner de la Société des Amis des Livres
par Rodolphe Piguet (1840-1915)

« Spécialement préposé à l’organisation des banquets mensuels, il établissait les menus, ralliaient les convives et regardait sa présence à ces agapes comme une obligation de sa charge.

Aussi, combien rares furent les soirs où quelque inéluctable empêchement le contraignit à laisser inoccupée sa place attitrée !

Car M. Bégis avait sa place que personne ne songea jamais à lui disputer […] en face du Président du banquet. […]

Petit, d’aspect bourgeois, un peu replet, le visage glabre et rasé, encadré de courts favoris, comme il convenait à un auxiliaire de la justice impériale, M. Bégis fut passé insoupçonné de bien des gens, si une calvitie débordante, à peine auréolée, n’eût attiré aussitôt le regard surpris. Quelques instants d’examen ou de conversation suffisaient alors à captiver définitivement l’attention.

La personnalité de M. Bégis n’était pas faite tout d’une pièce ; non seulement elle était complexe, mais par surcroît, elle se dissimulait sous une froideur voulue qui lui permettait de cacher aisément ses sentiments intimes. […]

M. Bégis écoutait plus volontiers qu’il ne parlait ; sa parole rapide, et cependant hésitante, était à tout moment coupée par une petite toux de convention qui lui donnait l’apparence d’un timide cherchant à se donner contenance. (Jean Paillet. « Alfred Bégis ». Dans Société des Amis des Livres. Annuaire, 1905, p. 26-31) 

Bégis fut également membre fondateur et archiviste-trésorier de la Société d’Histoire contemporaine, fondée en 1890.

Photographie BnF

Veuf depuis le 14 septembre 1897, Bégis vendit, le lundi 12 novembre 1900, à l’Hôtel Drouot, sa collection d’estampes : Catalogue d’estampes anciennes, Imprimées en noir et en couleurs. Pièces historiques Relatives à la Révolution Française et à la Famille de Louis XVI. PortraitsVignettesCaricatures. Dessins (Paris, Maurice Delestre et Paul Roblin, 1900, in-8, 25-[1 bl.] p., 220 lots).

16 boulevard de Sébastopol

23 boulevard de Sébastopol, à l'angle de la rue de La Reynie

Alfred Bégis mourut d’un infarctus du myocarde le 25 janvier 1904, en son domicile, 16 boulevard de Sébastopol [IVe], en face de la célèbre Pâtisserie Mongrolle.

« Il avait voué une haine profonde aux terroristes, et ses archives de documents étaient une artillerie dont il dirigeait volontiers les feux contre eux. En maintes occasions, il entra dans les polémiques, armé de ses documents redoutables. Il était libéral et accueillant. Volontiers, il collaborait à des œuvres d’érudition en demeurant lui-même dans l’ombre. Sa part dans les travaux historiques, depuis cinquante ans, est certainement plus grande qu’on ne le suppose. » (L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 20 février 1904, col. 272)

Sa bibliothèque fut dispersée en trois ventes :

Première vente, à la Salle Silvestre, du lundi 8 au samedi 13 mars 1909, en 6 vacations : Catalogue de la bibliothèque de feu M. Alfred Bégis, de la Société des Amis des Livres. Première partie (Paris, Em. Paul et fils et Guillemin, 1909).

Deuxième vente, à la Salle Silvestre, du jeudi 19 au samedi 21 mai 1910, en 3 vacations : Catalogue de la bibliothèque de feu M. Alfred Bégis, de la Société des Amis des Livres. Deuxième partie (Paris, Em. Paul et fils et Guillemin, 1910).

Troisième vente, à l’Hôtel Drouot, du vendredi 27 mai 1910 : Catalogue de la bibliothèque de feu M. Alfred Bégis, de la Société des Amis des Livres. Troisième partie (Paris, Em. Paul et fils et Guillemin, 1910).

 

 

 

 

 

 

 

 


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