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Olivier de Harsy, imprimeur de Rabelais

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À cinquante-sept années d’intervalle, deux imprimeurs ont imprimé Les Œuvres de M. François Rabelais, Docteur en Médecine, plusieurs fois condamnées : le second, identifié en 1913 par Pierre Louÿs, a emprunté la fausse adresse du premier, resté inconnu et pour lequel j’ai avancé une hypothèse dès 1998 (Le Bibliophile rémois, n° 50-septembre 1998, p. 15-19).



En 1613, paraissait la seconde édition « troyenne » connue des Œuvres de Rabelais : très rare volume in-12, divisé en trois parties factices de 347-[7] pages pour les livres I et II, 469-[9] pages pour les livres III et IV, et 166-[32]-[2bl.] pages pour le livre V et les pièces annexes.

Bien que le titre précise « Le tout de nouveau reveu corrigé & restitué en plusieurs lieux. », cette édition est, comme beaucoup d’ouvrages de la « Bibliothèque bleue », pleine d’incorrections. En outre, y figure une adresse fantaisiste, avec la ville de Troyes sans « s » et l’imprimeur « Loys, qui ne se meurt point ».

La pagination de cette édition est exactement la même que celle de Jean Martin (Lyon, 1558), probablement imprimée après 1600. Mais l’identification de l’imprimeur fut faite en 1913 par Pierre Louÿs, en comparant les lettres ornées [le « C » accidenté de la « Prognostication »] et les culs-de-lampe [eux aussi accidentés : page 469 de la deuxième partie et dernier feuillet] à ceux d’autres éditions (« Raphaël du Petit Val imprimeur de Rabelais ». In Revue des livres anciens. Paris, Fontemoing, 1913, t. I, p. 166-170).


L’ouvrage a donc été imprimé clandestinement à Rouen –  troisième ville du royaume, après Paris et Lyon, pour l’édition –, par Raphaël du Petit Val, marchand libraire, puis imprimeur installé en 1587 dans la rue aux Juifs, à l’enseigne de l’ange Raphaël, devant la grande porte du Palais de Justice.



Sa marque représente le jeune Tobie qui, sur l’indication de l’ange Raphaël, arrache d’un énorme poisson le fiel qui servira à rendre la vue à son père.

Raphaël du Petit Val avait un faible pour le format in-12. Editeur zélé de Siméon-Guillaume de La Roque, poète thuriféraire de Sully, il fut le premier à imprimer toute la production poétique et dramatique de son temps. Imprimeur du Roi en 1596, il mourut le 5 janvier 1614. Son fils David lui succéda ; ses filles, Andrée et Jeanne, avaient épousé respectivement le libraire Pierre Berthelin et l’imprimeur Jacques Besongne.


*****


Raphaël du Petit Val avait emprunté son adresse fantaisiste à la première édition « troyenne » des Œuvres de Rabelais, datée de 1556 : rare volume in-16, divisé en deux parties factices de 415-[1 bl.] pages pour les livres I et II et 547-[1 bl.] pages pour les livres III et IV, avec [23]-[1 bl.] pages pour les « Tables ».





La page de titre porte le lieu « Troye », sans « s », et l’imprimeur « Loys que ne se meur point ». La faute de la page de titre – « Panurge » au lieu de « Pantagruel » –, a reçu une explication saugrenue de la part du Bibliophile Jacob :


« Le nom de Panurgeétait introduit à dessein, dans le titre de cette édition, au lieu du nom de Pantagruel, qui sentait l’hérésie et que les catholiques, comme les protestants, avaient mis à l’index : il fallait détourner l’attention des caphars, comme les appelle Rabelais, et non l’attirer sur un livre imprimé en secret pour les pantagruélistes et non aultres. » [sic] (Étude bibliographique sur le Ve livre de Rabelais. Paris, Damascène Morgand & Charles Fatout, 1881, p. 9-10)


Outre celui de la page de titre des Œuvres, l’ouvrage contient quatre titres pour les livres II, III et IV, et la « Pronostication » :

-          le titre du livre II mentionne « Reveu & corrigé pour la seconde edition MDXLVI » (page 221 = 7e feuillet du cahier M) : la date fautive de 1546 est une simple coquille, le livre II ayant été imprimé en même temps que le livre I.

-          le titre du livre III porte « Par Loys qui ne se meurt point. »

-          le titre du livre IV (page 253) donne « Reveu & corrigé pour la seconde edition. A Troye par Loys qui ne se meurt point. »

-          le titre de la « Pronostication » est page 532.


Le texte de cette édition – y compris la faute de la page de titre générale –, suit celui de la première édition publiée sous le titre d’Oeuvres (S. l., s. n., 1553), probablement parisienne, dont les deux premiers livres suivent le texte de Pierre de Tours sans date, le « Tiers livre » celui de Wechel 1546, et le IVe livre l’édition sans lieu de 1552.


Le dilettante Charles Nodier, qui en possédait un exemplaire [« mar.noir, ornem., fil. (Bauzonnet.) »], le citait comme l’ouvrage préféré de son cabinet ; c’est lui qui créa la légende de Louis Vivant :


« Charmant exemplaire d’une édition très difficile à trouver. Loys qui ne se meurt point est un jeu de mots qui indique Louis Vivant, libraire de Troyes. » [sic] (Description raisonnée d’une jolie collection de livres. Paris, J. Techener, 1844, p. 359, n° 860)


La capitale de la Champagne n’a jamais possédé de libraire ou d’imprimeur du nom de Louis Vivant. Si ces Œuvres avaient été imprimées à Troyes, elles ne pouvaient sortir que des ateliers de Jean [II] Le Coq ou de la veuve de Thibaut Trumeau : mais la typographie n’a rien à voir avec ce qui se faisait à Troyes à cette époque.


L’identité de ce mystérieux imprimeur, « Loys que ne se meur point », se cache derrière la vignette du titre.





Cette vignette, généralement qualifiée de « tête de femme ailée », représente en réalité un phénix à tête de femme, pour rappeler l’origine de l’enseigne apportée par Anne Gromors à son troisième mari.

En effet, le Champenois Pierre Gromors, établi à Paris, rue des Sept-Voyes, au coin de la rue d’Écosse, avait donné à sa maison, en 1536, l’enseigne du Phénix, oiseau mythologique qui, une fois brûlé, renaissait de ses cendres.




Marque de Louis Bégat, reprise par Jean Gueullart (I G)


Sa fille Anne transmit la maison du Phénix à ses trois maris imprimeurs, qui furent successivement : Louis Bégat (mort en 1551), Jean Gueullart (mort en 1554) et Olivier de Harsy qu’elle épousa en 1555.

En 1556, en souvenir du premier mari de sa femme et pour célébrer la permanence de la maison, Olivier de Harsy, qui devait cacher son identité lors de l’impression d’un texte condamné, utilisa une vignette énigmatique et la formule « Loys que ne se meur point », qui rappelaient l’enseigne du Phénix et Louis Bégat.    




 


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